Prêts pour le grand branchement ?
Suivies par une centaine d’adhérents et partenaires, les Rencontres Croissance et Technologie CSEEE du 7 octobre 2026 ont abordé les transformations prévues dans le cadre du mouvement d'électrification des usages devenu une priorité de souveraineté nationale pour s'affranchir de notre dépendance aux énergies fossiles.
Animées par le journaliste Valéry Dubois, les rencontres ont été organisées autour de deux tables rondes avec 7 intervenants d'horizon divers.
Première table ronde
• Thomas KUHN – Chef de projet Electrification EDF - Commerce Ile de France
• Marion HUERTAS - Responsable Développement Durable SIGNIFY
• Elika SAIDI-CHALOPIN -Directrice Adjointe Technique CONSUEL
• Sébastien PARTIDA - Responsable de la stratégie opérationnelle ECOSYSTEM
Deuxième table ronde
• Christophe de CHARENTENAY - Co-fondateur SANCEV
• Guillaume GÉRARD - Chargé de la stratégie « verte » des centres de données ORANGE
• Nicolas LE NET – Directeur Général BET INGETEL
En introduction, Julien Chomont, Vice-Président de la CSEEE, précise la thématique
L'électrification des usages ne se résume pas à une simple hausse des volumes d'électricité consommés : elle constitue un changement structurel du système énergétique qui soulève plusieurs défis majeurs
Nous avons un atout formidable, une volonté politique claire et désormais une feuille de route qui concerne plusieurs secteurs, le bâtiment, l’industrie, les transports…. La balle est dans notre camp. A notre filière de jouer maintenant la carte d’une croissance raisonnée , cela suppose de se poser les bonnes questions avant que les effets de bords se manifestent :
- Les ressources. Disposons-nous de ressources matérielles et humaines suffisantes ? Compétences, composants, capacité de production.
- La réglementation : Avons-nous une réglementation adaptée aux enjeux d’avenir ?
- La qualité et la sécurité : Sommes-nous capables de les préserver en changeant d’échelle ?
- Les choix technologiques : sont ils pertinents et pérennes ?
- Les impacts environnementaux : une électrification qui dégraderait l’environnement serait un vrai contresens.
Ce "grand branchement" est une opportunité, mais aussi un défi pour notre profession, qui doit anticiper et muscler son niveau de jeu. La meilleure croissance n'est pas celle qui fera du bruit. C'est celle qui laissera notre filière encore plus forte après son passage.
Le plan d'électrification d'EDF
Il est conçu en miroir des objectifs gouvernementaux (PPE3) pour lever le frein de l'investissement initial chez les utilisateurs et accompagner la transition énergétique.
Il s'articule autour de plusieurs grands axes sectoriels et financiers :
- Le résidentiel et les pompes à chaleur avec une enveloppe de 80 millions d'euros mobilisée pour aider les foyers à basculer vers l'électricité.
- Le transport lourd (Fret et poids lourds) avec des aides à l'achat de poids lourds électriques pour les TPE et PME, cumulables avec les CEE) et un financement d'infrastructures de recharge dédiées.
- Les bâtiments et le rafraîchissement notamment en réponse aux vagues de chaleur.
- L'industrie pour soutenir l'implantation de nouveaux projets industriels et décarboner les procédés.
- L'accompagnement territorial et la simplification. EDF a déployé des chefs de projet
d'électrification sur l'ensemble du territoire français pour piloter la démarche, appuyer les filiales et accompagner les clients
Pour EDF, l'objectif d'électrification du pays (conversion des parcs de véhicules légers, de poids lourds et généralisation des pompes à chaleur) représente un horizon de production et d'usage de 150 TWh d'électricité décarbonée d'ici 2035.
On remarque cependant une situation de rythmes hétérogènes : Alors que l'électrification du secteur des transports progresse plus vite que prévu, le secteur du bâtiment enregistre un retard notable par rapport aux trajectoires officielles de décarbonation.
Sécurité électrique et inadaptation des installations existantes
C'est un point majeur abordé par ces RCT 2026. En multipliant et en diversifiant les usages, les anciennes infrastructures de distribution, quelle que soient leur taille, peuvent se trouver inadaptées.
- Risque de surchauffe dans les tableaux électriques : Conçus à l'origine pour distribuer de l'énergie vers des circuits de consommation, les tableaux électriques deviennent des carrefours de transit énergétique avec l'ajout de nouvelles sources (panneaux photovoltaïques, batteries de stockage) et de charges lourdes (IRVE). Le cumul des intensités peut dépasser le dimensionnement initial du tableau (par exemple 60 A d'abonnement plus l'injection solaire), créant de réels risques d'échauffement ou d'incendie.
- Vétusté du parc de logements : Environ 85 % des logements actuels comportent au moins une non-conformité électrique, et près de 25 % des incendies domestiques sont d'origine électrique
L'ajout d'appareils de forte puissance sur des réseaux vétustes (comme des câblages anciens sous tissu ou des prises inadaptées) pose un enjeu critique de mise en sécurité préalable.
- Sécurité spécifique liée aux batteries : La multiplication des batteries (stockage stationnaire, mobilités douces, véhicules) accroît les risques d'incendie, tant dans les bâtiments qu'au sein des centres de tri de déchets. . Leur installation doit concilier les exigences des assureurs et leur résistance aux conditions climatiques extrêmes (froid ou fortes chaleurs en extérieur).
Tension sur les ressources critiques et le défi de l'économie circulaire
Le "grand branchement" ne peut pas être effectué sans anticipation des effets de bord écologiques qu'il peut entrainer. Un accompagnement est nécessaire par des mesures de prévention et une recherche permanente d'innovations vertueuses.
- Accroissement de la demande en minerais stratégiques : Le basculement hors des énergies fossiles déplace la dépendance vers des métaux limités. Dans les cinq prochaines années, les besoins sont projetés à ×7 pour les terres rares et ×20 à ×30 pour le lithium, tandis que la disponibilité mondiale du cuivre est estimée à seulement 25 ans.
- Pillages et fuites de gisements : La flambée des cours expose les installations et les déchetteries aux vols et aux filières illégales ; sur 876 000 tonnes de déchets électriques collectées en France en 2025, près de 250 000 tonnes s'évaporent vers des circuits non agréés, dont une part importante de cuivre.
- Souveraineté et recyclage : Développer une filière circulaire (éco-conception, réparation, recyclage des batteries via la valorisation de la « black mass » - poudre noire issue du recyclage des batteries.) est indispensable pour sécuriser la matière première et réindustrialiser le territoire.
- Modernisation et résilience des réseaux de distribution et de transport
Si la France dispose d'une production décarbonée suffisante et exportatrice , le défi repose sur l'infrastructure réseau. Les vagues de chaleur, tempêtes et crues imposent des chantiers de résilience lourds, tels que l'enfouissement massif des lignes.
- Investissements massifs : Plus de 30 milliards d'euros d'investissements sont programmés entre 2026 et 2030 par les gestionnaires de réseau afin de raccorder les énergies renouvelables et de multiplier par dix les puissances de recharge sur les autoroutes d'ici 2035.
La montée en compétences et la qualification de la filière
Un effort constant de formation et d'adaptation est nécessaire pour l'appropriation par les entreprises des technologies mises en oeuvre dans les nouveaux usages. Le recrutement de professionnels formés est déjà un enjeu majeur pour entrer dans les objectifs du plan d'électrification.
- Besoin de formation technique pointue : L'intégration d'architectures complexes (systèmes photovoltaïques combinés au stockage, autoconsommation, recharge bidirectionnelle) exige des compétences approfondies qui dépassent les pratiques traditionnelles.
- Qualification et accompagnement des professionnels : La filière doit structurer des formations et des qualifications reconnues pour garantir que les artisans et installateurs interviennent en conformité stricte avec les règles de l'art.
- La barrière financière et le rythme d'adoption sectoriel : L'accès aux équipements électrifiés (pompes à chaleur, véhicules électriques neufs, rétrofit, rénovation de tableaux électriques) représente un investissement de départ élevé (CAPEX) pour les particuliers comme pour les entreprises, nécessitant des mécanismes de subvention et de certificats d'économies d'énergie (CEE) pour être viable.
Sobriété, pilotage énergétique et cybersécurité
- Nécessité de sobriété et de pilotage : Pour éviter la saturation des installations, l'électrification doit s'accompagner d'économies d'énergie (éclairage LED basse consommation) et de flexibilité (gestion technique du bâtiment / GTB pour effacer ou piloter les charges de recharge et de climatisation).
- Vulnérabilités numériques : L'interconnexion grandissante des équipements techniques au sein des bâtiments intelligents (réseau informatique, GTB, vidéo protection, locaux techniques...) expose l'ensemble des installations à de nouveaux risques de piratage et de cybersécurité.
Mobilité électrique : la solution retrofit pour les flottes de véhicules
Présenté comme une innovation en cours de déploiement s'intégrant à l'esprit des RCT 2026, la solution Sancev de rétrofit de véhicules utilitaires légers (comme les modèles Partner ou Berlingo) présente de multiples avantages économiques, environnementaux et opérationnels face à l'achat d'un véhicule neuf.
- Coût d'investissement divisé par quatre : Il contourne le prix élevé du neuf (estimation de moins de 8 000 € HT pour les artisans et TPE grâce aux aides régionales et aux CEE).
- Économies opérationnelles majeures : Le coût mensuel de gestion de flotte est divisé par deux (environ 210 €/mois contre 420 € en thermique), avec un amortissement en 2 à 3 ans.
- Empreinte carbone réduite de moitié : Sur 100 000 km, les émissions chutent à 6 tonnes de CO₂ (contre 12 t pour un électrique neuf et 30 t pour un thermique), avec un potentiel net de 0 t grâce à la recharge bidirectionnelle.
- Sobriété et économie circulaire : La réutilisation des châssis et carrosseries existants limite l'extraction de matières premières et la fabrication industrielle superflue.
- Intervention rapide : La conversion en atelier est industrialisée et n'impose que deux semaines d'immobilisation du véhicule.
- Autonomie et charge utile adaptées : Le véhicule dispose de 250 km d'autonomie (batterie 42 kWh, charge rapide 45 kW) tout en préservant plus de 500 kg de charge utile. Homologué par l'UTAC et le CNRV, le rétrofit inclut une garantie de 8 ans sur la batterie et de 5 ans sur le moteur électrique.
- Réseau de maintenance national : L'entretien courant est garanti par des ateliers partenaires qualifiés partout en France .
Solutions et architectures de câblage : objectif sobriété
Pour parvenir à réduire drastiquement l'empreinte carbone et la consommation de métaux critiques comme le cuivre, il est essentiel d'adopter des solutions et architectures de câblage adaptées. L'objet de l'intervention du BET Ingetel était de présenter les possibilités déjà disponibles ou en cours de développement.
- L'ingénierie de câblage décentralisée (VDI) : Cette architecture repense le câblage informatique traditionnel au sein des bâtiments tertiaires en permettant la suppression de 75 % des métrés de câble. En supprimant les locaux techniques d'étage pour positionner les équipements réseaux au plus près des utilisateurs dans l'environnement de travail, les longueurs de câblage sont considérablement réduites. Sur des projets de 5 000 à 20 000 m², cela représente 20 à 50 km de câbles en cuivre en moins.
- Suppression de la climatisation dédiée : La disparition des locaux techniques d'étage évite l'installation, la maintenance et la consommation d'énergie des systèmes de climatisation indispensables aux armoires de brassage traditionnelles. Cette solution peut restituer environ 1 % de surface utile au bâtiment et a déjà été adoptée sur de grands chantiers tertiaires.
- Alimentation via le réseau en Power over Ethernet (PoE 90 W) : La montée en puissance des switchs réseau permet d'éviter la démultiplication des réseaux électriques dédiés. Grâce à une puissance atteignant 90 W par port, un simple câble réseau à quatre paires peut alimenter et connecter simultanément des PC, des écrans ou des lampes de bureau. Le PoE permet également d'alimenter et de piloter directement les dalles LED via le réseau IT, remplaçant les architectures de câblage de commande comme le DALI. Convergence et mutualisation : La fusion des réseaux techniques du bâtiment (GTB, vidéosurveillance, bureautique) sur une infrastructure fédératrice limite le nombre de gaines et de conducteurs déployés.
- Les technologies en courant continu et le FMP (Fault Managed Power) : Réduction de la section des câbles : Développée notamment par Panduit et Cisco, la technologie FMP permet de distribuer du courant continu dans le bâtiment avec des câbles de section beaucoup plus faible, réduisant le volume de cuivre utilisé. Ce mode de distribution limite les pertes de conversion intermédiaires (particulièrement adapté aux environnements combinant photovoltaïque et batteries).
- La fibre optique haute densité pour les salles blanches et data centers : L'intégration de conduits et de liaisons en fibre optique à très haute densité au niveau des baies et des pods permet de maximiser les débits de communication tout en réduisant l'encombrement physique et l'échauffement par rapport aux faisceaux de cuivre volumineux.
Numérique et électrification, la place des data centers
Ils sont régulièrement présents dans le débat public du fait du développement important du nombre d'implantations. A l'opportunité économique, s'oppose les questions de leur intégration urbanistique et des ressources qu'ils mobilisent en électricité et en eau
- L'implantation des grands data centers en France : Elle ne s'explique pas uniquement par le prix de l'électricité (qui reste un coût d'exploitation OPEX négligeable comparé au coût d'investissement CAPEX) . Elle repose avant tout sur la stabilité et le maillage du réseau électrique français, planifié sur 10 à 20 ans. Aux États-Unis, les centres de données doivent souvent être adossés directement à une source de production d'énergie dédiée, et les normes conçoivent les générateurs diesel comme la source principale d'alimentation plutôt que le réseau public.
- Typologie : Grands hyperscalers vs Micro data centers : Orange, qui exploite 104 data centers de tailles et configurations très diverses à travers son groupe, distingue deux grandes familles : Les grands data centers (hyperscalers) : Ils restent indispensables pour stocker les données patrimoniales d'entreprise et réaliser les calculs massifs d'apprentissage des modèles d'intelligence artificielle et les micro data centers quidéveloppent des puissances comprises entre 20 et 50 kW. Ils sont dédiés au traitement en lecture seule, à l'inférence d'IA et aux réseaux de diffusion de contenu, ce qui permet de soulager le réseau central en traitant les données localement.
Ils peuvent occuper de petites surfaces vacantes de 10 à 20 m² au cœur des villes. Ces formats s'intègrent également dans des déploiements télécoms (comme le GSM indoor) et représentent un nouveau marché pour les électriciens et installateurs.
- Les technologies de refroidissement pour des data centers sobres : Face aux limites des climatisations traditionnelles par air très énergivores et sujettes à de fortes hausses de consommation lors des canicules, deux grandes technologies de refroidissement liquide (liquid cooling) ont été comparées :
- L'immersion cooling (refroidissement par immersion) : Les serveurs sont directement plongés dans un fluide caloporteur diélectrique (principalement de l'huile de paraffine) qui capte les calories. Avantages : L'eau circule à 45–50 °C et la chaleur s'évacue vers des aéroréfrigérants sans recourir à des compresseurs. Le circuit est fermé (pas d'évaporation d'eau) et la consommation électrique reste constante toute l'année, même en pleine chaleur. De plus, il n'exige que 5 % de refroidissement par air d'appoint. Il est même possible de convertir des serveurs standards pour les rendre compatibles
Freins : Un investissement initial (CAPEX) élevé en raison du prix des bacs et des huiles, et un écosystème de fabricants encore restreint.
- Le Direct-to-Chip (Direct Water Cooling) : Des échangeurs thermiques sont placés directement au contact des puces les plus consommatrices, tandis que le reste du serveur reste ventilé par air.
Cette solution conserve un besoin de 20 à 30 % de refroidissement par air, ce qui dimensionne à la hausse les installations de traitement d'air par rapport à l'immersion
- Acceptabilité locale et réduction des nuisances : Les circuits fermés utilisés pour les systèmes de refroidissement liquide évitent l'évaporation et le gaspillage d'eau potable, point de friction régulier avec les riverains. Les nuisances sonores causées par les aéroréfrigérants extérieurs sont encadrées par la réglementation, imposant l'installation de pièges à son acoustiques (matériaux absorbants) ou de dispositifs d'inversion de phase sonore (émission de signaux en opposition de phase pour neutraliser les ondes sonores).
Par la variété des sujets évoqués en rapport avec "le grand branchement" les RCT 2026 illustre une volonté de la CSEEE d'accompagner les entreprises qu'elle représente en liaison avec leur filière vers un monde plus électrique. Alimenter, raccorder et distribuer les usages de demain sont le versant opérationnel de l'enjeu. Il conviendra également de développer des services et pour cela les entreprises doivent aujourd'hui être force d'anticipation et d'innovation.
Prix de l’innovation
Les RCT incluent également les trophées de l'innovation, où sept partenaires se sont affrontés amicalement. Chaque participant disposant de trois minutes chrono pour présenter son innovation.
ZUMTOBEL (TECTON 2)
LEGRAND (Gestion dynamique de charges véhicules électriques)
MILWAUKEE (Dénudeur de câble sans fil M18 )
SONEPAR (Elevate, le datacenter sur mesure)
SCHNEIDER ELECTRIC (Acti9 iDDm40 - Mini disjoncteur différentiel 18 mm)

Toutes les présentations ont été grandement appréciées du public qui a pu découvrir des produits et des services utiles et de grande qualité.
Score très serré pour cette édition : le prix a été remporté par Schneider Electric et sa solution Acti9 iDDm40, mini disjoncteur différentiel 18 mm.
Crédits : JLB photo

